Goo M'zohot Halluciné

Monsieur Goo M'zohot évolue à travers le spasme, comme Elles le nomment. Le temps est clair, la visibilité impeccable, et tout est pour le mieux dans le meilleur des spasmes.

Monsieur Goo n'est pas un moins que rien, a priori, car il possède un navire bien à lui : un collecteur de classe A standard qu'il a baptisé Erraticus-Gliss'. Il est très fier de son vaisseau collecteur de classe A, non seulement parce qu'il en est le capitaine légitime, mais surtout parce qu'il l'a construit lui même, de bâbord à tribord, de la poupe à la proue, de la soute à la voûte. Il ne saurait dire comment il l'a assemblé, sans plan ni maquette, sans même une idée de ce à quoi il aurait du ressembler, simplement, automatiquement, comme ça... Un génie ! rien de moins. Et le résultat est là : un magnifique engin doué des capacités les plus standards qui soient, équipé d'un pilote automatique, d'un collecteur automatique, d'un dispositif d'esquive automatique. En fait, Monsieur Goo n'a absolument rien à faire à l'intérieur de son appareil... et même s'il l'avait voulu, il n'existe rien à bord qui ne soit pas automatique. Mais Monsieur Goo s'en moque, car il est très fier d'être le Capitaine Du vaisseau collecteur de classe A Erraticus-Gliss'.

La plupart du temps, c'est-à-dire jusqu'à présent, Goo M'zohot ne rencontre jamais le moindre problème. Il regarde défiler le paysage du spasme alors que son navire se déplace au gré de ses automatismes. Monsieur Goo est fasciné par la trajectoire décrite par le collecteur : Imprévisible. Parfois le spasmonef reste longuement à tourner, et tourner encore, autour d'un point virtuel, mais toujours de manière désordonnée. Bien souvent, il semble se déplacer au hasard pour fondre soudain sur un plan dont il se met à récolter les étranges exsudations. Imprévisible... bien qu'automatique. Fascinant.

La plupart du temps, c'est-à-dire jusqu'à présent, le spasme se tient tranquille, écoulement laminaire, Reynoldsmètre au plus bas, et tout est pour le mieux. Mais à cet instant : Frisson ; Décharge ; Voici qu'il se cabre !

Un événement subtil crée un durcissement local temporaire, grand comme deux cent vaisseaux et escorté de turbulences non négligeables, forçant le dispositif d'esquive du frêle esquif à modifier le plan d'action général. Heureusement, Monsieur Goo n'a pas cédé à la panique.

Elles lui avaient dit que ces phénomènes existaient. Elles appelaient ça un événement subtil, un disclaquage inepte ou un dégaufrement sournois, selon l'effet produit : Durcissement local, courant pétulant ou spiration néfaste. Bref, quand le cosme tousse, le spasme se trémousse. Une fois cette règle admise, rien de ce que le Toto peut fabriquer n'est à prendre au sérieux. Elles le lui avaient dit, et il Les avait crues.

En ces circonstances, à quoi bon s'agiter ? Toto, fournisseur officiel d'éclaircissements et Docteur es Effets Spéciaux, s'occupe de tout.

L'Erraticus-Gliss' reprend sa trajectoire, ou une autre - qui peut savoir - , toujours aussi imprévisible, Goo M'zohot à son bord, tranquille, qui regarde ce qu'il y a dehors. Tout est bel et bien rentré dans l'ordre aussi rapidement que le trouble était entré en collision avec le navire de Monsieur Goo. Elles n'avaient donc pas menti.

Opportunes, les invariantes, normes, chapelles et autres servitudes, s’essaient à la stabilité, lors même que l’obscur appel résonne encore au delà des murailles de leurs forteresses engourdies.

Sous la passerelle coulent quelques allègres périodes, défilent des images toutes en couleurs vives et ternes, chaudes et froides, cohérentes et surprenantes, au moins. Un troupeau d'éons passent en broutant, paisible intermède, calme avant la trempette dans l'inattendu d'eaux troubles où se jette l'effluve impatiente d'un jeune fou (gnou).

Car la surprise, celle qui ravie, celle qui effraie, celle qui fige Goo M'zohot qui n'a rien vu venir, la surprise est là : le spasme s'est figé lui aussi, juste avant Monsieur Goo, juste devant le vaisseau, dont le dispositif d'esquive automatique merdoie et s'affole, contrarié. Finalement, l'appareil se pose sur la portion de spasme raidie par Toto sait quoi, et adopte la seule attitude envisageable dans cette configuration : l'attente productive, ou exploration du plan, à pinces, jusqu'au dégel. Les vérins crissent, les pistons coulissent, et l'ensemble se met en branle... alors que Goo se liquéfie. A vau-l'eau s'en va sa belle assurance, car Elles ne l'avaient pas prévu, ne l'avaient pas prévenu ! Un pan de mur s'écroule, et derrière, à l'ombre, empruntée, l'incertitude est tapie. Le Monsieur s'est barré de l'autre coté du plan coagulé, et devant, sombre, dégradé, il ne reste que Goo.

Réduit à sa plus simple expression, il envisage de modifier les données du problème en s'éclipsant, mais c'est là chose hautement improbable, car il a construit son nid autour de lui sans prévoir la moindre sortie. Une brèche dans la coque il devrait susciter, mais comment ? Il découvre avec horreur qu'il ne dispose d'aucun organe moteur, et sa création, son trésor, sa fierté, a perdu entre temps sa malléabilité : coriace comme un esprit sénile, sclérosée sur sa plaque de singularité. Désespéré, il se lance, et plonge les sens en ses entrailles. De micro à macro, il se regarde, se voit pour la première fois : totalement intégré à l'Erraticus-Gliss'. Intégré... et impuissant. Il s'était cru acteur. Et pourtant, le nez collé à son hublot, il n'avait jamais fait qu'admirer. Et maintenant, simple spectateur de sa propre évolution, Goo contemple le temps après l'espace : 

Longtemps avait-il pataugé dans la suie de l'oubli systématique. L'origine, masquée par une lueur plus vive, lui était interdite. Longtemps avait-il partagé la nuit de la vie automatique... nuit sans lune, invariable lacune.

Elles. Il entend à nouveau leurs diaphanes extensions effleurer, obsédantes, la chevelure d'argent d'une harpe volatile.

Un beau jour cependant, une étincelle symbolique avait embrasé son amadou et focalisé sa nouvelle attention sur la construction d'un navire ordinaire, et pourtant primordial. Dès cet instant, des voix à la périphérie de sa conscience nouvelle s'étaient élevées : Les Voix. Elles le rassuraient de leur maternelle présence, flattaient son âme de tendres caresses anti-stress, synthétisaient pour lui d'agréables euphories.

Telles les brebis à l'appel du sel, Elles tracent à travers le spasme et convergent, jusqu'à le submerger en bêlements autoritaires. Mi Sah sah sah saaaah...

Ses capteurs saturent, son esprit s'emballe. Il ressent par à-coup les impressions mitigées du premier décollage, et ne parvient plus à maîtriser le cours de sa pensée qui bégaye, cahote, puis abandonne, terrassée par le vacarme ambiant.

Enfin satisfaites, Elles s'apaisent, refroidissent, et du chaos naît l'harmonie, encore... Après quelques dernières hésitations, Elles sont en phase.

Il entre en résonance avec le motif rythmique, et pour la première fois pénètre l'univers qu'il n'avait pu jusqu'alors apercevoir, aveuglé par la brume envoûtante des Voix.

Elles sont Une.

Dans la clarté du dernier sursaut, au delà de la Voix, il entend les Mots :

"Merci Goo."
"Qui... Qui êtes-vous ?"
"Les experts semblent s'entendre sur ce point : Je suis Singulière..."
"Qui es-tu ?!?"
"Dans cet univers, où sournoise je poudroie, on m'appelle Vie. Et bien qu'il semble que je partage avec ton navire, l'Eraticus-Gliss', l'inconscience opportune d'une mécanique bien huilée, je crois pouvoir te dire, sans penser à mal, ceci : JE T'AI EU !"

"..."

Goo se tait, son processus fondamental affamé par l'autre, celui qui bouffe les quelques ressources qu'il lui reste : A l'aube du crépuscule sautent les barrières, apparaissent le tout, l'origine, la fin, et le maillon qu'il fut, instrument sans attrait devant l'ultime dessein.

Puis les racines du vaisseau-être le repassent en pilotage automatique, alors que s'effondrent en un dernier murmure les cendres de l'amadou.

L'esprit se meurt, et demeure la machine qui enfin vient de naître...

...et sur la vitre immaculée déambule, impavide, une mouche.

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