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Au Pays des Merveilles II : Le retour
- Je suis déjà venu ici.
Quelques minutes seulement s'étaient écoulées depuis que je m'étais assoupi, et
déjà le voile se déchirait, révélant un nouvel univers.
- Oui. Je m'en souviens, moi aussi : La forêt, le désert, la plaine, la faille et le
volcan final. Magnifique voyage. Je serai heureux de le refaire.
Comme toujours lors de mes escapades oniriques, j'étais en compagnie de mon double
schizophrénique, L'Aiguillon, qui participait de la beauté des sites en dirigeant mon
regard vers les créations les plus extraordinaires. Depuis quelques temps, j'étais
fréquemment emporté à travers une série de rêves hyperréalistes. De ceux qui nous
emprisonnent en un corps qui n'obéit plus qu'à contre coeur, en un lieu exactement
semblable à celui qui vit notre assoupissement, où le dormeur sait pertinemment qu'il
rêve et lutte activement pour refaire surface. Si la plupart de ces détournements de
conscience m'avaient vu recouvrer la liberté après une lutte acharnée, il m'était
arrivé, une fois, une seule, d'abandonner. Je m'étais laissé dériver dans cet univers
parallèle, et la fatigue de la bataille aidant, je m'y étais endormi. Et au matin,
j'étais à nouveau seul maître à bord, parfaitement reposé après ce long sommeil dans
le sommeil.
Cette fois-ci pourtant, il s'agissait d'un songe ordinaire, où la passivité était de
rigueur sous peine de briser le décor. La forêt de conifères était sombre et
Tolkienne. Nous flottions au-dessus d'un sentier rectiligne. Les lourdes branches des
gigantesques résineux formaient un tunnel au bout duquel jaillissait la lumière du jour,
rendue éclatante par la dilatation tout à fait naturelle de nos pupilles dans cet
environnement inaccessible aux rayons du soleil. En deux enjambées, je parcourus les
quelques kilomètres nous séparant encore de l'orée du bois et contemplai l'éventail de
nuances brûlées qui s'étiolaient à l'ombre de quelques chênes torturés.
- On dirait que rien n'a changé ici, pensais-je.
- C'est vrai. Toujours le même silence délicieusement oppressant, interrompu seulement
par les étranges stridulations de cet invisible insecte. Ferons-nous une pause à l'ombre
avant d'entamer le désert ?
- Je ne m'opposerai pas à la volonté d'Hypnos, afin d'accroître nos chances de visiter
le pays au-delà du volcan.
- Il faut espérer qu'il nous l'accordera. Car l'ensemble du trajet vaut vraiment la peine
que l'on s'y attarde.
Nous repartîmes finalement très vite. L'étroite bande de terre insoumise, trait
d'union improbable entre la forêt et le désert d'un blanc immaculé sous ce soleil de
plomb, se voyait parsemée de quelques arbrisseaux rabougris et bardée d'une muraille de
ronces qui en défendait l'accès. Nous survolâmes la petite dénivellation qui tenait
lieu de rivage à l'océan désertique. Le vent semblait ne jamais souffler dans ces
contrées, car on n'y pouvait voir la moindre dune : Un désert d'huile.
Alors que nous filions au-dessus des sables depuis cinq bonnes minutes, l'Aiguillon me
montra le premier rocher :
- Ah ! Nous approchons de la plaine.
D'irréels blocs de granite semblaient avoir été jetés au hasard sur la terre comme
par un cyclope aveuglé par un illusoire générateur aléatoire idéal. Au fur et à
mesure que nous avancions, de petites touffes d'orties jaillissaient à l'ombre des
pierres maternelles. Le ciel qui jusqu'ici s'ennuyait dans ses dégradés de bleus
adipeux, s'animait à présent du papillonnement délicat de nuées de peluches de
linaigrette. Petit à petit, l'herbe rase prenait possession des dernières poches de
résistance ensablées, et une prairie s'installa bientôt sur la plaine, constellée de
ces incongruités lithiques. Le soleil filait de ses feux les flocons turbulents, en une
soyeuse chevelure flamboyante de spontanéité, tandis qu'au loin le grand gris semblait
préparer son foudre mégalophobe.
Un grondement discret annonçait le torrent qui serpentait en bas, au-delà de la faille
qui approchait, dans la plaine inférieure, que dominait au loin le volcan que nous
n'avions pu atteindre lors de notre précédent voyage.
Cette fois-ci, nous n'eûmes pas même le temps d'atteindre la faille. Notre course fut
ralentie, puis stoppée par un petit vent annonciateur d'orage.
- Il se passe quelque chose, dis-je.
- Oui. Je l'ai remarqué moi aussi. Le ciel est trop sombre. On dirait qu'il va faire
nuit.
La voix de l'Aiguillon était emprunte d'inquiétude.
- Continuons à ne rien faire. Et voyons où cela nous mène.
- Directement en enfer, si tu veux mon avis. Regarde là-bas, on dirait...
Une silhouette de cinq mètres de haut que je cru reconnaître. Je détournai le regard
avant d'avoir une certitude, et repris :
- Ne dis rien ! Tu risques de modifier le cours des événements !
- J'ai bien peur qu'il ne soit déjà trop tard... On y allait de toute façon. Ce grand
échalas me dit quelque chose. Oui. Tu as du le reconnaître. A mon avis, nous avons
basculé dans l'hypnomonde de notre cher ami : Le siphonné qui se prend pour Poseidon. Je
crois qu'il est temps de reprendre les choses en main.
L'Aiguillon avait raison. D'un ancien rêve paradisiaque, on avait bel et bien
"basculé" dans un authentique cauchemar lustré à la perfidie d'une
caricréature malfaisante. Mais j'avais un atout cette fois. Je connaissais cette voie
pour l'avoir déjà empruntée. Je connaissais la trame parquale qu'il nous faudrait
suivre pour, non seulement s'en sortir, mais victorieux de l'incorrigible mécréant qui
se tenait à deux pas de nous.
- OK. Je reprends les rennes. Mais on se barre pas n'importe comment. Il faut se mettre
dans l'alignement de notre ancien périple. On commence par le décor. Dis-moi ce qu'il
faut retoucher.
Je me concentrai sur ma palette virtuelle.
- Un peu plus sombre si tu le peux. Une nuit sans étoiles ni lune. Et gommes-moi la lueur
écarlate du volcan là-bas. Elle nous décale vers le rouge. Et puis les mégalithes
éparpillés sur la lande. Il faut qu'ils disparaissent. La faille s'estompera
d'elle-même si tu coupes le son. Allez ! Dépêches-toi ! Je perçois déjà d'infimes
variations.
Ne pas dévier. Si je perdais le contrôle, je perdrais du même coup toute référence,
tout point d'appui. Mon corps cesserait à nouveau d'obéir, et la nuit serait longue.
- Et merde ! Reprit l'Aiguillon. Impossible de se mettre en position : Il y a quelqu'un
d'autre avec lui.
C'était fini. Inutile d'insister. J'attendais patiemment que mon pseudo-corps
s'engourdisse, que le géant marin m'aperçoive et m'expatrie d'un trident expert. Mais
l'Aiguillon faisait son office :
- Réveilles-toi, fainéant ! Allez ! Remues-toi ! Si tu persistes à faire le con, tu vas
le regretter. Bouges donc ton gros cul ...
- La ferme ! Laisse béton. Tu vois bien que c'est loupé.
- Je sais très bien qui est loupé. Inutile de me le rappeler ! Mais les tordu de cette
espèce, je sais très bien les redresser. Je sais bien que tu n'as pas inventé la
poudre, mais il y a quand même une limite à la connerie. Je suis sur qu'avec le minimum
de volonté que montrerais un aï paresseux dans cette situation, tu pourrais encore
rattraper le coup ! Si tous les chemins ne mènent pas à Gergovie, y'en quand même une
infinité. Alors debout, et cesses de m'exaspérer : Tu me fais dire des grossièretés.
Il y avait du vrai dans ce qu'il disait. Normal puisqu'il était moi. Je n'avais pas
d'ange gardien, pas de mauvaise conscience pour me conseiller en ces lieux. Seulement un
emmerdeur qui se prenait pour moi, et qui y parvenait parfaitement.
- Tu fais chier, lui jetai-je en essayant de me relever.
- Je suis là pour ça, répondit-il du tac au tac. Tu vois bien ! T'arrives à remuer
sans peine, non ?
- Ouais. On dirait. Mais ça tourne à l'hyperréalisme. Je sens nettement le sable sous
mes doigts.
- Tant que t'as le contrôle...
Il s'interrompit au milieu de sa phrase, et je sentis son expression se figer alors qu'il
regardait par derrière moi :
- Mais qu'est-ce qu'y fout celui-là ???
Je tournai la tête en direction du malheureux aux prises avec la brute.
- Il va se faire tuer ma parole ! Poursuivit mon persécuteur.
- Attends un peu. Il y a quelque chose qui ne va pas. Ce type n'est pas à sa place ici.
- Excuses-moi de te dire ça, mais il me semble, hein, il me semble que personne n'est à
sa place ici, et ce pauvre type qui, Oh ! Qui vient de manquer se faire écrabouiller par
le pied palmé d'un dieu marin, n'est pas plus à sa place que toi ou moi.
- Je ne parlais pas de lui, mais de l'enfoiré palmé qui se trémousse sur la terre
ferme. Il n'a aucun pouvoir ici de déclencher une tempête. Nous possédons donc un
avantage sur lui, contrairement à notre dernière rencontre.
- Alors là, tu devrais réviser un peu tes classiques, parce que...
- Chut ! Tais-toi donc à la fin
Le sol se mit à trembler et se fissura. J'eus tout juste le temps de sauter dans les
airs avant d'être aspiré dans les profondeurs. Un grondement se fit entendre : Le rire
du Pseudoidon qui s'en allait en direction d'un nuage de poussière à quelques
kilomètres de là, tandis que l'homme s'accrochait désespérément des deux mains au
bord de la crevasse dans laquelle il était tombé :
- Hep ! Toi là ! Ca te dirais de me donner un p'tit coup de main ?
- J'arrive. Je suppose qu'il est inutile de te dire de tenir bon ?
- Ouaip ! Je m'appelle Saponaire, où Sap, pour les fainéants.
- J'ai déjà choisi. Mais la vache : Foutu nom.
- Tu l'as dit. Tires-moi de là bordel.
Je tiquai et lui lançai le-regard-qui-tue afin qu'il soit certain que je ne blaguais pas
:
- Ne dis jamais "Bordel" : C'est sacré !
- Quoi ? ... déglutit-il. Bon alors : Sors-moi de là Putain !
- Là ça va. Allez. Attrape ma main.
Je lui tendis ma main droite en m'agrippant de l'autre à une touffe d'herbe. Ne jamais
négliger les touffes d'herbes. Lors de mes balades en montagnes, j'avais appris à mon
profit qu'une bonne touffe était bien plus secourable qu'une pierre en situation
critique. Han ! Le voilà sorti du trou, le bougre.
- Merci, je crois bien que tu m'as sauvé la vie... mais t'as aussi bousillé mon
château. Quel abruti ce gros lard. Ca faisait trois heures que j'essayais de ne pas
penser aux tremblements de terre : Ne pas penser aux tremblements de terre, ne pas penser
aux tremblements de terre, ne pas... Tu vois le genre. Et là-dessus tu t'amènes et boum
: Catastrophe, cataclysme... Bref : La cata.
- Ha ! Je savais bien que je n'y avais pas pensé le premier. C'est pas de ma faute, c'est
l'Aig... heu... ma conscience, qui n'arrête pas de parler à tord et à travers.
- Hum... Syndrome classique.
- Hein ?
- Non rien.
- ...
Je suspectai qu'il me prenait pour un imbécile, mais laissai coulé. Après quelques
secondes critiques, il reprit la parole :
- Allez viens, on va voir ce qu'il fabrique. Et dis à ta conscience de la fermer.
- Déjà fait. Ecoute rien. Pire qu'un gosse.
- T'aurais du la laisser à la maison... Au fait, t'es qui toi ?
- Je suis celui qui est.
- Mon cul, bougonna-t-il.
- Guldur. C'est mon nom. Je suis celui qui rêve. Le créateur involontaire de ce monde
pourri.
Cette envolé quasi-biblique me laissa dans la bouche une poignée de langues d'oiseaux
qui chassèrent l'air excédentaire de mon torse bombé, me ramenant bien vite à ma
condition de rêveur ordinaire.
- Tu devrais regarder un peu moins la télé alors.
- Hum. Je veux venir à bout de ce salopard avant de me réveiller, histoire d'être de
bon poil demain matin.
- Belle ambition que la clef du bonheur : Se lever du bon pied.
- N'est-ce pas.
- Ouais. Bon. Allons-y maintenant, si tu veux pas louper le train de 7h35.
Quand nous arrivâmes à l'endroit où s'était tenu le château de mon nouvel
associé, nous vîmes qu'il s'y tenait toujours.
- A mon avis, il serait plus sage de passer par derrière. Il y a une cabane à deux pas
d'ici d'où partent des souterrains plus où moins salubres qui mènent au château, me
dit-il avec un accent plus que circonflexe.
- Génial. Je sors ma lampe torche de derrière ces fagots que je vois là et on y va.
- Parfait.
J'incitai les fagots à générer un falot, plus à même de s'intégrer à l'univers
médiéval dans lequel je venais de glisser. La flamme vacillait mais tenait bon.
- Bon. Avant d'entrer, je dois te prévenir que ces souterrains sont habités.
Il marqua une petite pause qui me mit la puce à l'oreille.
- ... Et les créatures qui vivent là-dedans peuvent paraître un peu effrayantes mais ne
sont en général pas dangereuses si on ne les contrarie pas.
- C'est-à-dire ?
- C'est-à-dire qu'il ne faut pas faire ce qu'elles n'ont pas envie de nous voir faire.
- C'est-à...
- C'est-à-dire, en gros, ne pas les contredire, ne pas marcher sur leurs pattes, leurs
queues, bref, ne pas les emmerder.
- Ah ! OK je vois.
En fait, je ne voyais pas bien de quelles espèces de créatures il pouvait bien s'agir,
et j'avoue que les éventuels attributs acérés qui ornaient leurs hypothétiques
carapaces commençaient à titiller quelque peu ma curiosité. Nous entrâmes dans la
cabane. J'avisai à la lueur de la lanterne une trappe protégée par une bonne couche de
poussière terreuse. Sap s'empressa de la dégager d'un coup de balayette magique et
l'ouvrit. Un escalier de pierre en colimaçon s'enfonçait dans le noir. Je descendis le
premier, éclairant les marches usées et glissantes, mais immaculées. Nulle toile
d'araignées ne gênait notre progression ce qui fit beaucoup pour me rassurer. Non que
les arachnides m'effrayaient spécialement lorsqu'elles ne me prenaient pas par surprise,
mais la télévision m'avait bel et bien conditionné à me préparer au pire lorsque de
tels artefacts soyeux habillaient les murailles d'un ténébreux souterrain.
En bas, une épaisse porte de chêne renforcée de fer forgé et entravée d'une barre
rébarbative ne demandait qu'à être ouverte. J'attendis cependant que Sap m'invite à la
libérer. Je posai alors ma lumière (c'est ici qu'il faut poser la loumaine) sur le sol
et nous pûmes ôter la poutre et dégager la voie. Derrière la porte s'élançait un
couloir long d'une centaine de mètres que nous parcourûmes d'un pas décidé. Au bout du
tunnel éclatait une vaste salle dont la lanterne ne pouvait éclairer qu'une infime
partie. Sap attrapa une torche qui attendait par là et l'enflamma à mon falot. Quand il
la leva au-dessus de sa tête, j'appréhendai réellement l'immensité de la pièce où
nous nous trouvions, Sap, moi, et les créatures qui vivaient là. Deux rangées de
colonnes de marbre soutenaient des ogives en plein cintre, et la clef de la voûte
principale culminait à une vingtaine de mètres de hauteur. La salle était aussi longue
que le corridor que nous venions d'emprunter, et large comme une petite cathédrale. Les
créatures semblaient ignorer notre présence. Malgré les tremblements et autres
claquements de dents qui me secouaient, j'étais aux anges, car devant moi trônait au
beau milieu de la salle un Dragon ! Il était énorme et rouge, et semblait assoupi sur un
monticule d'objets brillants non identifiables. Encouragé par Sap, je m'approchai du tas
pour observer les petits objets qui m'obnubilaient. On aurait dit de petits morceaux de
nuage. Ils étaient légers comme l'air et pourtant tombaient en tintant sur le dallage
comme des morceaux de cristal. Je retournai voir Sap avec un de ces mystérieux machins.
Il était occupé à parlementer avec une sorte de majordome qui insistait apparemment
pour que je me tienne à carreaux.
- Surveillez le bien Monsieur. L'équilibre de cet écosystème est fragile. Vous voulez
lui faire visiter les lieux ? Soit. Mais qu'il se tienne bien, ne sorte pas des allées et
ne donne pas à manger aux animaux !
- Vous inquiétez pas. Je vous promets de le tenir à l'oeil.
- Alors bonne visite Monsieur. Et ne mettez pas ce forum sens dessus dessous.
- C'est ça. Et à la prochaine mon vieux.
L'autre disparut derrière une colonne en grommelant. J'en profitai pour attirer
l'attention de Sap sur mon trésor :
- Qu'est-ce que c'est qu'ce truc ?
- Ha ! Tu as ramassé un mot. Heureusement que l'autre enquiquineur ne t'as pas vu.
Malgré son fort accent aristocratique, j'avais cru mal comprendre :
- Un quoi ?
- Un mot, répéta-t-il, visiblement las. C'est un mot. Le vieux Dragon que tu vois là au
milieu collectionne les mots. Tiens ! Manges-le, me dit-il. Allez ! Vas-y ! Ce n'est qu'un
mot, me pressa-t-il alors que j'hésitais.
Le "mot" ne voulait pas se déchirer et je fus donc obligé de l'avaler d'un
seul coup. Mon estomac reçu le message et émit quelques vagues gargouillis. S'en suivit
une procession de petits hoquets puis un mot bien vivant sorti en trombe de ma bouche :
- Tampon à récurer !
- Bravo, fit un Sap goguenard. Tu vois ce que je veux dire ?
- Surprenant, répondis-je, surpris. Et tous les mots de ce tas sont différents ?
- Je suppose que non. Comme tout collectionneur qui se respecte, il doit posséder des
doubles afin de pouvoir les échanger. Et avant que tu ne me poses la question : Non, il
ne collectionne pas les définitions qui vont avec. Tiens. Regardes là-haut. Je crois que
nous allons assister à un échange intéressant.
Une sorte d'oiseau de la taille d'un moineau était en train de plonger vers le Dragon
endormis. Il freina des quatre ailes pour s'immobiliser à quelques centimètres de son
oreille droite, fit du surplace pendant quelques secondes, bomba le torse, et gueula
littéralement "WheelBarrowwww !". Puis il s'éleva et commença à tourner
très vite autours de la tête de l'animal, piaillant à tout va. Le Dragon s'éveilla en
sursaut, se dressa sur ses pattes arrières et poussa un terrible grondement à faire
descendre la clef de voûte. Puis il prit un air peiné et hurla doucement : «CHARRETTE A
BRAS !!!». Là-dessus, il entreprit de se débarrasser du volatile satellite en fouettant
l'air de son énorme queue. Lorsqu'elle fut touchée, la bestiole suivit une trajectoire
typiquement parabolique qui l'amena à croiser de trop près la route d'une colonne
immobile. Inutile de préciser que celle-ci resta de marbre après le choc. Le sansonnet
glissa jusqu'au sol et resta là un instant, sonné. Puis il se releva en se tenant les
reins, et parti à pied en boitillant vers le fond de la salle, avec le gloussement
caractéristique de quelqu'un qui s'est bien amusé quand même. De son coté, le Dragon
grommela un "GROUMF" satisfait, rattrapa son "charrette à bras" au
vol et le jeta sur son tas. J'interrogeai Sap du regard. Il prit son élan verbal et
m'expliqua toute l'affaire :
- C'est une espèce de jeu entre ces deux là. L'oiseau que tu as vu est en fait un
DD-flap. C'est une sous-espèce de la branche des Delta-flaps. Il semblerait qu'elle-même
soit issue d'un croisement entre un colibri et une pipistrelle. Le DD-flap passe le plus
clair de son temps à emmerder ce bon vieux Dragon en le bombardant de mots étrangers.
Or, celui-ci a horreur de ça. Et chaque fois qu'il en entend un, il lui oppose une
traduction de son cru qu'il s'empresse d'ajouter à sa collection.
- Je peux essayer ?
- ... (regard vachement noir)
- Okay. Je n'insiste pas.
- GROUMF ? QUI A DIT OKAY ?
Le souffle du Dragon était heureusement loin d'être brûlant.
- ... (silence penaud de ma part. J'me fais tout petit et balaie le forum d'un regard
affolé à la recherche d'un trou de souris)
- ALORS ? rugit l'animal furieux.
- ... (toujours pas de trou à l'horizon. J'envisage sérieusement de me réveiller)
Sap s'avança alors d'une démarche assurée et entreprit à nouveau de parlementer :
- Bon, d'accord. Il a dit "Okay". Mais l'a pas fait exprès. Chez lui ce genre
de baragouin est monnaie courante. Et pis t'as vu sa gueule ? Regardes. On dirait qu'y va
pisser dans son froc tellement il a la trouille. Non. Sérieux. Si tu veux le fouailler,
magnes toi, on a pas que ça à faire non plus.
Là, mon sang ne fit qu'un tour. Et je m'apprêtais à commencer à prendre la décision
de m'approcher pour lui régler son compte quand la voix tonitruante m'épargna une
séance d'auto-motivation façon méthode Coué.
- GROUMF ! TETE DE NOEUD. TU ME PRENDS POUR UN LEZARD ? FOUT LE CAMPS AVEC TON POTE AVANT
QUE JE N'T'ECLATE CONTRE UNE COLONNE.
Quand il revint, Sap s'était recomposé un sourire et il eut le culot de lancer un
"Ca a marché" satisfait. Je laissai passer. Non que je n'eusse, moi aussi,
envie de l'éclater contre une column, mais j'avais encore besoin de lui.
J'avais décidé de ne pas quitter la salle avant d'avoir fait le tour de ses
habitants. Sap me conduisit auprès d'une créature étrange :
- Voici Arecibo.
- Comme le ...
- Oui. Comme le radiotélescope omni-fréquenciel qui scrute la galaxie dans l'espoir de
recevoir un message d'au delà du ciel.
- C'que tu causes bien.
- Oh ça va hein.
Devant moi se tenait une hydre à neufs têtes, à ceci près qu'elle n'en comptait plus
que deux. Les sept autres cous se contorsionnaient au rythme des paroles des deux têtes
restantes. Elles s'entretenaient avec une femme en treillis miroitant. D'après leurs
échangent verbaux, il s'agissait d'une exilée philosophique révolutionnaire qui
essayait d'infiltrer la gérontocratie en place afin d'y faire infuser quelques idées
novatrices.
- Whaouh ! m'exclamai-je. Vaste programme.
Le Sap m'expliqua rapidement le comment de l'hydre bicéphale - il réservait le pourquoi
aux visiteurs les plus instruits, me dit-il :
- «A c'qui paraît qu'un héros serait venu ici pour tuer l'hydre mais qu'au moment où
qu'il allait cautériser le dernier cou qu'il avait étêté, il a vu le Dragon et il a
voulu lui faire la peau, mais que le Dragon qu'était pas con, il l'a envoyé valser
contre une colonne. Alors le héros il est parti en clopinant. Alors les deux têtes
prévues ont repoussé et à c'qui parait qu'elles ont même comme qui dirait absorbé
l'intelligence des sept autres têtes ce qui leur permet de comprendre le langage
philosophique qui est à c'qui paraît vachement compliqué, ouais M'sieur, comme je
vous'l'dis M'sieur.» C'est ce que m'a raconté le gardien. Depuis, j'ai changé de
gardien.
Je ne sais pourquoi cette réponse me satisfit. Sans doute cette illustration de
l'impuissance d'un demi-dieu me rassura-t-elle quant à la réussite de ma propre mission.
Toujours est-il que j'acceptai sans hésiter cette scabrosité mythique.
C'est alors qu'une petite créature passa en trottinant entre nos jambes : Un petit lutin
DungeonKeepien de niveau 5 qui portait sur son dos un sac de jute qui tintait au rythme de
sa course effrénée. Je laissai Sap s'incruster dans la discussion philosophique et
suivis le petit être et son fardeau. Il s'arrêta bientôt devant une machine
bourdonnante munie d'un coté d'un entonnoir, et de l'autre d'une tête de gargouille à
la bouche grande ouverte. On voyait sous son capot de verre des centaines de petits
engrenages de bois et des pièces de bronze qui cliquetaient doucement. J'eus tout juste
le temps d'apercevoir les objets qu'il transportait avant qu'il ne les verse dans
l'entonnoir : Il avait subtilisé un plein sac de mots-nuages de la collection du Dragon.
Lorsqu'il se fut assuré que tous les paramètres - enfin, ce que je supposais être des
paramètres - étaient bien réglés, il se tourna vers moi et entreprit de m'expliquer le
fonctionnement de son prototype :
- Voici ma dernière invention. Elle n'est pas encore tout à fait au point, je le
reconnaîs, mais vaut quand même le détour. Alors, vous voyez, là on entre un paquet de
mots dans cet entonnoir. Parce qu'il faut des mots sans quoi ça ne marcherait pas. Donc
on entre des mots par ici comme je le disais. Les mots passent dans ce serpentin que vous
voyez ici, puis remontent par le principe des vases communicants jusqu'à ce four à 80°C
où ils sont chauffés afin d'augmenter leur pouvoir de cohésion. Une fois à la bonne
température, ils tombent dans ce réceptacle rempli d'une solution enzymatique ou une
colonie d'ases les assemble gentiment à la demande. C'est pourquoi vous pouvez voir ici
un autre entonnoir par lequel je fais entrer, sous forme sonore, un texte, qui est ensuite
distillé dans cette cornue et refroidi dans cet autre serpentin. A la suite de quoi il
défile devant un ribosome extrapolateur qui commande aux enzymes.
- Hmmmm. Intéressant. Je suis curieux de voir ça fonctionner. Et tous ces engrenages ? A
quoi servent-ils ?
- En majeur partie à rien. Pour le reste, comme la micropile à fusion qui fournit
l'énergie est bien trop puissante, je m'en sers pour amuser la galerie.
- Ingénieux.
- Je vais maintenant procéder à une petite démonstration.
- Il sortit un petit morceau de papier froissé de la poche de son gilet, abaissa un
levier qui mit en branle les petits leurres mécaniques, et déclama d'une voix dramatique
le texte griffonné à la hâte :
- Le grand astronef Zarturien, strobé par les faisceaux ionisants du destroyer Zarkon, se
dirigeait sans espoir de retour vers la magnifique géante rouge qui serait son tombeau
pour l'éternité.
- QUI A DIT "STROBER" ? ON DIT "TETANISER", PAS "STROBER".
- Ecoute vieux, j'suis en train de mettre au point un truc vachement important. Je te
promets de ne plus t'indisposer quand ça marchera, OKAY ???
- GROUMF, JE SAIS BIEN QUE TU TE SERS DANS MA COLLEC, MINUS, MAIS MEFIES-TOI ! JE FINIRAI
BIEN PAR...
- ... m'envoyer valser contre une colonne, JE SAIS. T'inquiètes pas, quand je passerai
niveau 10, tu pourras toujours essayer de m'attraper. I'LL TELEPORT DIRECTLY ON YOUR HEAP,
AND 'LL BE BACK IN MY PENATES BEFORE YOU CAN MOVE YOUR ASS A SINGLE MILLIMETRE LEFT OR
RIGHT.
- GROUMF. QUEL ANGLOIS DEPLORABLE. TU ME FAIS PITIE, P'TIT MOUSTIQUE. MAIS REVIENS ME VOIR
QUAND TU SERAS NIVEAU DIX QUE J'TE MONTRE CE QU'UN DESTROYER PEUT FAIRE A UN INSECTE
TELEPODABLE.
Sur ce, il se rendormit. Le lutin reprit ses explications comme si de rien n'était en me
montrant un petit interrupteur au-dessus de la tête de gargouille :
- Le processus est en branle. Quand la machine sera prête, elle nous fera signe.
Je regardais émerveillé les petits rouages tourner, les cliquets cliqueter et les
bidules tintinnabuler, quand le petit Ding caractéristique du four à micro-onde me fit
saliver. Le petit homme mit un doigt devant sa bouche et appuya sur l'interrupteur. La
machine gargouilla, émis un archipel de hoquets et dégluti ceci :
- Le géant navire à bâbord ! Zaratoustra neutralise les rayons de soleil de minuit
passé par là qui indiqua de rentrer chez le grand Enro le Rouge qui sera son cercueil à
l'infini.
Là, pour le coup, je me pliai de rire, roulai par terre aux pieds du pauvre lutin qui se
grattait la tête en disant :
- J'aurais peut-être du utiliser l'option -C ? Il paraît que ça marche mieux pour les
textes courts. Ne bougez pas, je reviens. Il me faut encore quelques mots.
J'en profitai pour filer en douce, toujours plié en deux. Je trouvai une colonne
contre laquelle m'appuyer pour retrouver mes esprits dispersés et je fini par m'asseoir
par terre. Je commençais à récupérer et à me dire que j'avais bien fait de venir
lorsque j'entendis quelqu'un toussoter près de moi :
- Excusez-moi.
- Oui ?
Je me relevai promptement car un petit homme barbu singulièrement courtois se tenait
devant moi, un carnet répertoire à la main ouvert à la lettre G.
- Bonjour Monsieur Guldur. Pourriez-vous s'il vous plaît me donner votre date de
naissance. C'est pour ma base de données.
- Avec plaisir Monsieur, mais dans quel monde la voulez-vous ?
- Plaît-il ?
- Dans quel monde souhaitez-vous que je vous donne ma date de naissance. Dans cet univers,
j'ai bien peur qu'elle ne se situe avant l'horizon temporel, ce qui est grand-boumement
impossible. Quant à l'autre monde, le réel, je doute fort qu'il existe une fonction de
conversion adéquate pour vous donner quelque chose d'interprétable. Est-ce que 2000 ça
vous dit quelque chose ?
- C'est votre score à "Space Invaders" ?
- Non. C'est à un siècle près l'année de ma naissance dans mon monde.
- C'est un problème en effet. Je n'avais pas prévu d'indiquer l'univers d'origine dans
ma base de données. Hé bien tant pis. Je laisserai ce champ vide. Vous serez mon premier
auteur atemporel. Félicitations pour votre futur ouvrage. Merci Monsieur. Au plaisir.
Je le regardai s'éloigner en notant quelque chose dans son petit carnet d'un air
satisfait, et parti retrouver Sap qui déambulait parmi ses locataires en serrant des
mains électorales.
Je le rattrapai au moment où il passait devant un gros serpent. Celui-ci était
enroulé autour d'une colonne et vendait quelque chose à la criée :
- Qui veut de mes beaux bouquins ? Qui veux goûter au livre de la connaissance ? Je
fournis également les feuilles de vignes. Qui ...
Un jeune couple d'humains complètement nus s'approcha du serpent. L'innocence faite femme
parla pour eux deux :
- Bonjour Monsieur serpent.
- Bonjour ma p'tite dame. Qu'est-ce que j'peux faire pour vot' service ?
- Je voudrais un livre pour apprendre les choses de la vie.
- C'est votre premier à ce que je vois, dit-il alors qu'il reluquait la beauté potelée
à peine débarrassée des derniers poils de sa condition simiesque.
- Pourquoi ? Il y en a d'autres ?
- Bien sûr. Autant que vous en voudrez. Chez Snake & Fils, les bouquins se vendent
comme des p'tits pains. C'est bien connu. Je vous conseille cette encyclopédie en 42
volumes qui relate l'histoire de cette Terre du début à la fin en passant, et c'est
important, par le milieu.
- Qu'en penses-tu mon chéri ?
Elle se tourna vers l'homo tout juste herectus qui lui servait de compagnon en secouant de
bas en haut ses cils ensorcelés.
- Prends-le si tu veux, ma chérie. Prends tout ce qu'il te plaira.
Elle ne lui sauta pas au cou parce qu'elle ignorait encore que c'était la coutume, mais
le charme agissait déjà sans cela. Et le serpent, qui savait reconnaître une paire de
pigeons quand il en voyait une, s'empressa de l'entourlouper.
- Très bon choix en vérité. Heureusement que je n'ai pas de clients comme vous tous les
jours, sinon je crois que j'pourrais bien mettre la clef sous la porte.
Il leur donna à chacun une feuille de vigne et dit :
- Pour le soutif, on verra plus tard, j'ai plus ça en magasin. Tenez, voici vos livres,
vous me réglerez à l'heure de votre mort comme convenu. A plus.
Le Serpent matérialisa sur le sol au pied de sa colonne un tas de bouquins qui avaient la
particularité d'être percés d'un gros trou en leur centre. La femelle en prit deux et
s'éloigna, l'air de rien, et son malheureux époux fut bien emmerdé avec ceux qui
restaient. Mais le serpent avait bon coeur et lui dit :
- Un conseil, vieux. Commence donc par lire le chapitre 34 du volume FE-FU
L'innocent s'assit sur le tas et s'exécuta. De temps en temps il arborait un air
perplexe, puis se grattait la tête, prenait la pause du penseur, puis celle de
l'abrutit... Il réfléchissait, quoi.
J'avais attrapé le volume KO-LI parce que, quelque temps plus tôt, j'avais eu grand mal
à trouver un synonyme convenable pour "Lanterne". Fanal, bof. Lampion, ça
craint. Flambeau, feu, projo, réverbère, phare, luminaire, et pourquoi pas luciole tant
qu'ils y étaient ! Décidément, le français manque cruellement de mots. Comment après
ça éviter les répétitions. Ecrire en français relève quand même un petit peu du
masochisme. Tiens. Pour la peine, je vais m'en fabriquer un de toute pièce. Loumaine - je
t'emmerde, ms-word de la mort : Toi aussi t'es souligné en rouge, connard - Loumaine me
paraît très bien. J'en profite pour vous faire une petite suggestion : J'expliquais plus
haut, en bas de l'escalier, que je posais ma lumière sur le sol. Hé bien je vous incite
vivement à remplacer le mot "lumière" par loumaine. Voilà.
Sap et le serpent discutaient, et ce dernier se plaignait en ces termes :
- Je suis mal à l'aise sur cette colonne. Je dois la serrer très fort pour ne pas
glisser. Et puis je ne peux plus exposer mes bouquins correctement et je suis obligé de
gueuler pour attirer les badauds. Il n'y a pas à dire, mon arbre est quand même mieux
foutu.
- Tiens ? C'est vrai que tu n'as plus ton arbre. Où est-il ?
- Ouais. Je l'ai prêté au grand prêtre qui voulait expérimenter quelques trucs. Il
aurait déjà du me le rendre mais je ne peux pas me traîner jusque là pour voir ce
qu'il en a fait. On serait capable de me marcher dessus. Et j'ai horreur qu'on me marche
dessus.
- Ouais. On ira voir si tu veux. Je fais visiter le coin à Guldur. Guldur ?, je te
présente Serpent. Serpent, voici Guldur.
Je le saluai comme il se doit :
- Enchanté Monsieur Serpent.
- Enchanté Guldur, répondit-il. Est-ce que tu t'amuses ici ?
- Oh ça oui ! J'ai rencontré tout à l'heure un lutingénieur qui m'a vraiment fait
rire.
- Et les nouveaux, tu les as vus les nouveaux ? Ils arrivent là, tout frais,
immortellement innocents, prêt à recevoir la vérité en pleine face, et à apprendre
qu'ils sont des morts en sursit, comme tous ceux qui ont choisi la connaissance. J'avoue
qu'il m'est arrivé deux ou trois fois de refuser le savoir à de jolies filles, pour
avoir le plaisir de les voir déambuler éternellement jeunes et belles. On se lasse de
tout, mais jamais des canons qu'on n'a pas tirés.
C'est alors que l'innocent, qui avait lu, relu, et revêtu sa feuille de vigne, se leva et
dit :
- Excusez-moi, mais je ne comprends pas.
Le serpent répondit en connaisseur :
- Nous non plus mon gars. C'est comme ça. Il faut faire avec. C'est en grande partie ce
qui fait leur charme, et sans doute la raison pour laquelle ton dieu t'a fait avec des
gros muscles et peu de cervelle.
- Ha d'accord. Mais ? Et la réciprocité dans tout ça ?
- Et bien... Disons que c'est une réciprocité asymétrique. Mais si l'on regarde bien,
tu es loin d'y perdre. Tu comprendras ça quand tu seras plus grand, j'imagine. Veux-tu
que je te commande une brouette pour ...
- WHELLBARROWWW !!! Ha merde, quel con : J'me suis trompé de sens. DESOLE LES GARS.
GROUMF ! ZZZZZZZZzzzzzzzzzzz.......
- Gotcha, vieux lance-flammes ! pépia une petite voix à mes pieds.
Je baissai les yeux et vis le petit DD-Flap qui sautillait sur ma chaussure gauche :
- Excuses-moi Monsieur, mais pourrais-tu s'il te plaît me prendre dans ta main et me
soulever au niveau de Serpent ? Il faut que je lui parle.
Je m'exécutai délicatement. Lorsqu'il s'estima à hauteur adéquate, il me remercia et
l'interpella :
- Salut Serpent.
- Salut vieux. Sacré vol plané tout à l'heure. Chapeau !
- Oui ben justement, j'aimerais savoir si tu peux me prêter un bouquin que j'avais vu sur
ton arbre : "Bleus et Bosses : Brûlures, Piercings et rencontres fortuites."
- Ah tu n'as pas de chance mon vieux, je l'ai déjà prêté au grand prêtre... avec mon
arbre.
- Oh ! C'est embêtant ça. J'ai un de ces mal de dos.
- Mais je crois que nos amis voulaient justement lui rendre une petite visite... et
prendre des nouvelles de mon arbre. Tu n'as qu'à les accompagner si tu veux.
- Ca me rendrait bien service, répondit-il. Monsieur ? Je me permets de grimper sur ton
épaule droite.
- Attendez, je vais vous y conduire, acquiesçais-je.
Une fois le Delta-flap confortablement installé, nous saluâmes le serpent et son
malheureux client et nous dirigeâmes vers le mur gauche. Une petite volée de marches qui
commençait à deux pas du mur, s'enfonçait jusqu'à une porte sur laquelle on pouvait
lire :
|
Vous voulez atteindre à l'illumination ?
|
|
La voie du milieu vous emmerde ?
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Vous souhaitez avoir la réponse à LA question ?
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Vous avez du fric ?
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Si vous répondez oui à au moins quatre de ces questions, vous êtes prêt à épouser notre communauté ludique
|
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Rejoignez dès aujourd'hui la
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|
Communauté du Grand Tisonnier
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Le grand prêtre.
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Vous êtes intéressés ? Bien. Adressez-vous au comptable à l'intérieur.
|
|
Vous n'êtes pas intéressés ? Adressez-vous au comptable à l'intérieur.
|
Sap ouvrit la porte et nous entrâmes dans une sorte de salle d'attente où des
tapisseries représentaient un petit barbu à lunette, vêtu d'une toge éclatante, assis
sur un grand trône tout en or, la main gauche levée - l'avant bras vertical, le coude
reposant sur l'accoudoir dans la posture typique du dieu miséricordieux - les doigts
serrés, et la droite serrant un grand tisonnier d'argent. Au fond de la pièce, une
tenture rouge dissimulait de toute évidence une ouverture. Sap nous la fit franchir sans
plus de cérémonies. Les lieux étaient occupés par un grand bureau d'acajou derrière
lequel un petit homme maigrichon, portant des lunettes à monture de fil de fer, se tenait
la tête à deux mains, les coudes sur la table, en regardant un gros registre. Des
gouttes de sueur naissaient sur son front. Il releva les yeux :
- Salut Sap.
- Salut. Ca va ?
- Bof. J'ai une erreur dans mes comptes, et je n'arrive pas à mettre le doigt dessus.
En face de l'entrée, une tenture verte à moitié ouverte donnait sur un ailleurs d'où
s'échappait une plainte étouffée. Sap reprit :
- Il est là ?
- Oui oui. A côté.
- OK merci. A tout à l'heure.
- Ouais. 'tout à l'heure.
Il replongeait déjà vers ses comptables activités. Nous passâmes donc dans l'autre
pièce sans le déranger davantage.
J'en eus le souffle coupé : Depuis le seuil, une vaste salle hémisphérique contractait
mes organes virtuels et remuait les substances qui s'y trouvaient encore. Les quatre
éléments se bousculaient pour me faire regretter cette entrée en matière : Un torrent
de lave en fusion irradiait une énergie calorifique insoutenable - Je sentais l'eau fuir
mon corps échaudé pour se réfugier dans les replis de mes vêtements, abandonnant sa
peur à fleur de ma peau. Une petite étendue d'eau noire à la surface de laquelle
éclataient de grosses bulles grasses qui réveillaient de somnolentes ondulations
circulaires, refroidissait mes sueurs dans un élan de perverse empathie. Un air lourd de
sous-entendus sulfureux scandalisait mon estomac que je retenais à grand peine. Quant au
sol, il tenait plus du charnier post-apocalyptique que d'autre chose. Et les effluves
écoeurants qui en transpiraient symbolisaient la volonté unanime de cet endroit de me
mettre hors de moi. Partout des morceaux de viande putréfiés, des os piétinés par le
pédophage Chronos, des cervelles idiotes répandues, des lardons humains frits sur
l'autel de l'exaspération anthropique. Cette débauche de violence passive me remit à
l'esprit un poème inachevé trempé dans l'eau glacée de la colère anthropo-nihiliste :
Sombre fut l'aurore, écarlate le crépuscule,
Jour sinistre que celui où naquit l'humanité.
Terre maudite que celle où elle vit le jour.
De quelle terrible vengeance fut-elle la victime ?
De quels odieux méfaits a-t-elle été punie ?
Quel artiste fou enfanta cette cruelle entité ?
Ecoeurante malformation de l'univers,
Créature indigne du neuvième enfer,
Ultime manifestation du mal.
Arme de sa propre destruction,
Murailles de sa propre prison,
Unique source de son désespoir.
D'une main caresse sa naïve progéniture,
De l'autre arrache son coeur pour le vendre.
Etc. etc.
Mais passons sur les détails. L'homme est, donc je suis. Inutile de tergiverser.
L'Anthropos poursuit sa route macabre. Gageons qu'elle le conduira en enfer quel que soit
la divinité qui le guide.
En dehors de cela poussait sur l'humus incertain un arbre gigantesque, tout en
monstrueuses épines d'acier inoxydable. Empalé sur l'une d'elle gémissait, expiant seul
l'inadéquation conscience/action de la race humaine, l'homme de la tapisserie,
entièrement nu, qui prenait des notes. Entre sternum et nombril, un épieu acérés
d'environ sept centimètres de diamètre le transperçait de part en part. L'homme
souffrait, l'homme gémissait, l'homme prenait des notes. L'homme remuait, glissant le
long du dard algéphage, l'homme aboyait de douleur, l'homme prenait des notes. La forme
conique des piquants pointés vers le ciel l'emportait dans les affres de l'ultime
compréhension. Nous regardions, empathiquement crispés à s'en faire péter les
artères, le grand prêtre s'éclater les entrailles, se disloquer la colonne vertébrale,
se déchirer les nerfs sur l'arbre de la connaissance.
- AHHHHHhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhrgghhhllllbbbbbbllllleuuuhhhhhhh.
Sa souffrance explosait à chacun de ses mouvements. Nous retenions notre souffle, les
poumons gonflés de l'air nauséabond, prêts à éclater à l'unisson de son lancinant
travail. Il enfanta d'un grognement rauque :
- Haaaaaaaaaaa. Est-ce... Est-ce que ça le fait ?
- Ouais, ouais, éjectai-je par saccades extatiques.
- F... Faut que ça le fasse... J'suis en placeeeeaaaaahhhhhhhhhhhrgggggghhhh.
Le grand prêtre essayait maintenant de remonter le long de l'aiguille d'acier. Ses
chaires se refermaient à mesure qu'il progressait. Sa peau cicatrisait en intégrant
l'acier rédempteur. Il agrippait à deux mains la branche lisse et tirait en geignant,
s'arrêtait quelques instants pour hurler tout son soûl, puis reprenait son chemin de
croix rectiligne en direction des cieux éteints.
Nous l'encouragions en silence, fascinés par sa volonté inexpugnable. Lorsqu'il parvint
à sa dernière extrémité, il tendit le bras pour atteindre une branche un peu plus
haute, y cueillit un petit livre, et se laissa tomber sur le sol comme un fruit mur. La
terre mère l'accueillit à bras, jambes et autres organes ouverts. Lorsque son visage
émergea enfin du bourbier, il arborait le sourire du vieux sage, celui là même qui
souvent illumine les traits du dément. Il nous fit signe d'approcher. Je dois dire que
j'ai les bottes de caoutchouc en horreur. Mais quand je les aperçus bien rangées le long
du mur, je ne me fis pas prier. Toujours méfiant envers ces entités opaques, je les
retournai pour en faire tomber araignées, vipères et autres scorpions, puis les enfilai
pour affronter la bourbe et rejoindre le grand prêtre. Il n'était plus si grand depuis
qu'il était descendu de son arbre. Quand il se releva, son corps était intact et propre,
malgré son séjour dans la fange. Il passa un peignoir qui pendait à une branche basse
et parla :
- Whaaouhhh ! Quel trip. Vous devriez essayer ça les mecs.
Sap déclina son offre en arguant de la faible interaction de sa matière avec les
algétons - particules élémentaires de la famille des bosons (comme le photon, le
graviton, le gluon, le W et le Z) vecteurs de l'interaction douloureuse. Je me contentai
de souligner cette envolée hard-scientifique d'un hâtif "Pareil !". Quant au
delta-flap, il m'approuva d'un double "Tchip" serein. Il reprit :
- Ahhhh ! Ca fait quand même du bien quand ça s'arrête. Je viens de trouver là de quoi
satisfaire ma petite communauté. Le pal, le gril et le fouet ne les amusaient plus. Les
jeunes filles ne venaient même plus depuis quelques temps. Il fallait que je renouvelle
mon offre de sévisses, parce sacrifier des vieillards aux synapses encrassées, c'est pas
vraiment bandant. Ha les prudes dévergondées qui gémissent dans leurs tourments, les
gentes damoiselles qui ...
Soudain, un "POP" éclata dans la crypte, accompagné d'un flash rugissant.
Un énorme Dragon rouge se matérialisa au milieu des airs en battant de ses longues ailes
translucides. Nous nous égaillâmes pour qu'il puisse se poser, ce qu'il fit dans un
grand "GROUMF".
- ON A PARLE DE DAMOISELLES ??? OU SONT-ELLES ? OU LES AS-TU CACHE, VIEUX DEBRIS ?
- Hé ! T'excites pas vieux lance-flammes. Il n'y a plus de damoiselles ici. Gentes où
pas, elles sont toutes parties.
- PAS ETONANT. BONJOUR L'ODEUR DANS TA PORCHERIE. JAMAIS TU FAIS LE MENAGE ? UN JOUR JE
VAIS TE CRAMER TOUT CA, TU VAS VOIR UN PEU.
Le grand prêtre se tourna vers nous qui attendions le plus loin qu'il nous était
possible de le faire sans enfreindre les règles de la politesse :
- Ne vous en faites pas les gars. Il paraît un peu rude comme ça, mais sous ses
écailles, il est doux comme un agneau.
- T'AS RAISON VIEUX TORDU. AMMENES-TOI UN PEU PAR LA QUE JE TE MONTRE CE QU'IL Y A SOUS
MES ECAILLES. GROUMF. PUTAIN, J'AI LA CREVE. J'ARRETE PAS DE GROUMFER. TU PERMETS QUE
J'BOIVE UN P'TIT COUP ?
- Vas-y mon vieux, fais comme chez toi.
- MERCI. T'ES UN CHIC TYPE QUAND TU N'EMPALES PAS LES JOLIES DAMOISELLES A CONTRE SENS.
Sur ce, il tordit son long cou vers le torrent de lave et avala trois grandes lampées de
roche en fusion. Après quoi il leva sa tête et toussa. De longues flammes blanches
roussirent la mousse qui poussait sur la voûte.
- AHHHH ! CA VA MIEUX. DIS-MOI GRAND PRETRE, POURQUOI TU FAIS TOUT CA ? D'OU TU SORS CETTE
SALE HABITUDE DE DEMANTIBULER TES SEMBLABLES ET TOI MEME PAR LA MEME OCCASION. C'EST PAS
NORMAL TU SAIS ? LA PLUPART DES GENS NE FONT PAS DES TRUCS PAREILS.
- Ha ? Tu crois ?
- Il a raison. c'est vrai, acquiesçâmes-nous avec force hochements.
- Ha bon. Pourtant ça me paraissait naturel. D'ailleurs, toi-même Dragon, pourquoi es-tu
sans cesse en train de te mordre la queue. Ca non plus ce n'est pas normal. Les gens ne
font pas non plus ce genre de trucs. Ha !
- C'est vrai. il a raison, acquiesçâmes-nous avec force hochements.
- HA ? TU CROIS ? MAIS LA, TU VOIS, IL Y A QUAND MEME UNE PETITE DIFFERENCE. D'ABORD, JE
SUIS LE PLUS FORT, DONC J'AI SANS AUCUN DOUTE RAISON ALORS QUE TU AS TORD. ENSUITE, JE
N'EXISTE QUE PARCE QUE JE ME MORS LA QUEUE. SANS CELA, JE PERDS MON IDENTITE. JE PERDS MES
COUILLES. TOI, AU CONTRAIRE, TU N'ES PAS UNIQUE, TU N'AS PAS BESOIN DE TE REPRODUIRE DONC
TU N'AS PAS BESOIN DE TES COUILLES, CQFD.
- ???
- Il n'a pas tord, acquiesçâmes-nous en fermant les yeux tout en levant les sourcils et
baissant la tête avec une petite moue, et retour à la normale, ceci deux fois de suite.
- J'y réfléchirai. Je pense les garder encore un petit peu quand même, au cas où
l'exercice de ma fonction m'obligerait à m'en servir encore.
- A TON AISE. MAIS UN BON CONSEIL : PENSES-Y. BON. IL FAUT QUE J'Y RETOURNE. IL Y A UNE
ESPECE DE NABOT QUI ME PIQUE DES MOTS POUR EN FAIRE DU BRUIT. SI JAMAIS JE L'ATTRAPE CE
SALOPARD, JE M'EN VAIS TE L'ENVOYER REVISER SON ALPHABET, CA F'RA(SF)
PAR UN PLI.
Puis il tourna la tête vers nous, toujours à bonne distance :
- QUANT A VOUS TROIS, VOUS AVEZ DE LA CHANCE QUE JE NE FRAPPE LES PLUS PETITS QUE MOI QUE
LORSQUE J'AI SUFFISAMMENT D'ESPACE POUR REMUER. SINON CE SERAIT VOTRE FETE. ALLEZ. FAUT
QU'J'Y AILLE. A PLUS TARD LES EMMERDEURS.
Un nouvel éclair aveuglant, un "POP" retentissant et le voilà parti. Nous
restâmes pétrifiés un petit moment. Puis une petite voix pépia sur mon épaule :
- Au fait, Monsieur Grand Prêtre, c'est pas toi qui a emprunté le bouquin de Serpent
"Bleus et Bosses : Brûlures, Piercings et rencontres fortuites." ?
- Ha si. C'est moi qui l'ai. J'avais cru en avoir besoin mais cet arbre est tellement bien
foutu qu'il n'engendre pas le moindre effet secondaire. Je le conseillerais même à la
flicaille pour remplacer leur antique Bottin.
- Heu... Si tu pouvais également leur fourguer le Dragon... Je suis sur qu'il saurait
leur apprendre à parler, écrire, penser peut-être ? Enfin ce genre de trucs utiles.
J'entendis clairement siffler à mes oreilles le couperet de la censure. Heureusement : il
ne pouvait m'atteindre dans l'univers embrumé de sous ma caboche. J'imaginais déjà les
syndicats de la crim' m'éclater les côtes à coup de procès, et la rangers de la
justice me soutirer - sans trop de mal, il est vrai - des aveux complexes.
Bon. Puisque ce paragraphe est propre à m'attirer les foudres des régulateurs
normalisateurs, j'en profite pour lâcher un tir groupé et pour l'ouvrir encore : une
parenthèse qui n'a aucun rapport avec ce qui nous préoccupe. Comme j'avais très envie
d'être le premier à le faire, juste pour emmerder les p'tits vieux qui attendent la fin
dans leurs linceuls verts et se permettent de dénier aux femmes qui prennent leur envol
le droit de conserver leur féminité, je le fais : Ce matin, Madame La Ministre a pris
son petit déjeuner. Voilà. Ca n'a aucun intérêt immédiat. C'est complètement hors
sujet, mais qu'est-ce que ça défoule. Si ça vous tente, n'essayez pas de lire ceci à
haute voix, ça ne marche pas. Recopiez cette ligne à l'encre de chine noire sur un mur
tapissé et jouissez du plaisir incomparable de maîtriser la langue française en la
ceignant d'un joli cadre. Après tout, c'est la votre. Fin du troll. Reprenons le cours
anormal des événements.
Sap, le Delta-Flap et moi-même sortîmes un peu plus tard de la crypte
du grand prêtre, qui un arbre sous le bras, qui un petit livre percé, et moi les mains
dans les poches et les pieds dans les bottes. Sap me dit d'aller me faire voir le temps
qu'il rapporte son outil de travail à son ami Serpent. J'en profitai pour déambuler
parmi les créatures fantastiques qui prospéraient à l'ombre du Dragon. Une petite
musique médiévo-trans-hard-core attira mon attention vers une porte entrouverte sur
laquelle on pouvait lire :
Compagnie des Libres Auteurs Post Oniriques
Entrée libre également
J'entrai donc. Dans la salle derrière la porte avait lieu ce qui pourrait s'apparenter
à un déjeuner de travail. Ou plutôt un banquet de travail. Un troubadour un rien
destroy s'excitait sur une vielle électrique - Ou plutôt nucléaire, à en juger par les
phosphorescences psychédéliques qui s'en échappaient à chaque passage de l'archet
laser - en déclamant des vers hérétiques du plus bel effet. Il était entouré de
quelques jolies filles qui tiraient de leurs flûtes à becs et autres tambourins des sons
étranges et merveilleux. Les ripailleurs m'invitèrent d'un "bonjour" à me
joindre à eux et à me restaurer, ce que je fis. Le lutingénieur était là lui aussi.
Il tentait d'expliquer à deux personnes en particulier dont je tairai le nom qu'il allait
être très difficile de générer un texte cohérent à l'aide de sa superbe machine
avant quelques temps, et qu'il allait falloir qu'ils fournissent eux même les textes
qu'ils voudraient voir figurer dans le recueil de chapitres de la Compagnie. Je les
laissai après m'être convenablement rincé le gosier alors qu'ils discutaient de l'art
et la manière de bien positionner points et virgules.
Sap me cherchait. Quand il m'eut trouvé, il me pressa de l'accompagner :
- Viens. Il est temps qu'on monte. Je m'inquiète un petit peu pour mon personnel.
- OK. Je te suis.
- Bien. Maintenant tais-toi et écoutes.
- Mais je n'ai rien dit !
- Tu allais le faire. Bon. Il y a une chose qu'il faut que tu saches : Nous allons devoir
avancer à reculons.
- Pourquoi ?
- Surprise. Mais attention : En aucun cas tu ne devras te retourner durant le trajet.
- Ca me rappelle vaguement quelque chose.
- Tu m'étonnes. Bon t'es prêt ?
- Ouaip !
- OK. Passe devant. C'est tout droit et Cerbère n'y est pas. Les marches commencent à la
troisième torche.
Je ne me suis pas retourné ! Tant bien que mal, en glissant contre le mur et
m'agrippant à la rampe dans l'escalier, je suis arrivé en haut, dans une grande salle.
Partout des chandeliers d'étain étaient posés sur de lourds meubles de chêne. Des
tapisseries délavées masquaient les pierres des murs. Celles du sol disparaissaient sous
d'épais tapis piétinés par une foule de gens. Sap m'avait autorisé à me retourner une
fois en haut des marches. Je ne reconnu personne parmi ces gens. Sap m'expliqua que les
habitants des environs étaient venus se réfugier dans son château fort quand il avait
fait sonner le cor, juste avant de partir défendre seul la contrée de La Sappe. Nous
abordâmes un bûcheron qui nous fit son rapport, sa hache sur l'épaule :
- Voilà ce qui s'est passé, chef. Le château s'est effondré avec nous dedans sous
l'effet du tremblement de terre. Beaucoup sont morts, mais tous ont survécu, comme le
prévoit le principe de Douglouck qui dit que nul ne peut mourir vraiment tant qu'il ne
s'est pas libéré une place aux enfers.
Je ne connaissais pas cette loi, mais elle me plaisait. Je me demandais simplement ou
allaient les morts qui quittaient les enfers. Lorsque je posai la question, le bûcheron
me répondit, déconcerté par mon ignorance crasse :
- Ben ils meurent, naturellement !
C'était limpide. Je préférai ne pas en entendre davantage. Sap lui fit signe de
poursuivre son rapport.
- Après. Le grand type est venu et a tout reconstruit, à ceci près qu'il a détourné
le cours de la Sappe pour remplir un château d'eau. Non. Pas celui-ci : Un autre château
qui lui sert de réservoir... Pour la pression... Pour les douches.
- Les douches ? glapit Sap. Qu'est-ce que c'est que cette histoire ?
- Ben il a construit dans le couloir nord toute une rangée de douches qu'il semble
commander par un mécanisme que l'archimage n'a pu découvrir encore.
Un archimage ! Pour une surprise, c'en était une. Mais méfions-nous me dis-je.
Ces individus sont subtils et prompts à la colère. Sap voulait en avoir le coeur net.
Nous nous dirigeâmes donc vers le couloir en question. D'immenses cabines de douches sans
portes étaient rangées le long du mur à notre droite. Les quelques torches qui
brûlaient là suffisaient à peine à maintenir la pénombre. Sap regardait, effaré,
l'alignement incongru, lorsque nous fûmes bousculés par un archimage trempé qui criait
sa colère devant tant d'irrespect :
- J'abandonne ! J'me casse ! J'peux plus rien faire ici. Si tu m'cherches, j'suis dans mon
labo. J'm'en vais te concocter un piège à con de ma composition dont tu me diras des
nouvelles. Faut pas s'fout' de ma gueule. Ca va chier.
Nous le regardâmes partir (souitch souitch souitch...). C'est alors qu'un cri
typiquement féminin retentit au milieu du couloir. Je distinguais à peine une silhouette
balayée par le jet puissant d'une douche qui, d'après l'intensité des cris, avait de
fortes chances d'être écossaise. Une petite bruine vint nous le confirmer rapidement. La
Sappe était un torrent plutôt frais apparemment. C'est à ce moment que j'entendis le
mot. Ce petit mot prononcé avec cet imperceptible accent si particulier qui chaque fois
me faisait fondre : "Bordel." J'eus tout juste le temps d'oublier de me
déshabiller avant qu'un déclic neuronal ne me propulse dans ce couloir humide à la
rescousse de ma beauté préférée. Le Salaud m'en fit voir de toutes les horreurs : Des
vagues hautes de 3 mètres s'abattaient sur moi, me renversant comme un fétu d'algue, me
refoulant vers Sap. Un brouillard à couper au couteau se leva brusquement, sans
conséquences puisque je n'y voyais rien. Tout ce que je savais, c'est qu'il fallait que
j'avance, encore et toujours, que je continue, contre vents et marrées.
Parce que je suis le héros de cette histoire et qu'il ne faut pas déconner non plus,
je réussis après moultes péripéties à atteindre El'ildur, car tel était son nom. Le
retour fut plus facile : Je passai les bras de la belle autour de mon cou, mon bras droit
derrière son dos et le gauche derrière ses genoux. D'un "Han !" sonore, je
parvins à la soulever, et, notre double poids aidant à me maintenir au sol, je
commençai à progresser vers Sap. Moi qui suis incapable de porter un sac de patates sur
plus de quelques mètres, je dois dire que j'étais plutôt fier de mon exploit présent.
Il est vrai que l'eau qui m'arrivait à la poitrine faisait tout le boulot, mais quand
même. C'était réconfortant de sentir El' totalement abandonnée dans mes bras. Quand
nous arrivâmes enfin au bout du tunnel, une foule de gens nous y attendait. Sap était
écrasé contre le mur par une espèce de play-boy, genre tiers de boyzband, qui ne
m'inspirait guère confiance. Son sourire étincelant et la grande serviette éponge happa
mon petit soleil avant même que je pose un pied au sec. Il tonitrua :
- Dégagez ! Dégagez ! Du feu ! Vite ! Qu'on nous fasse du feu !
Il disparut au-delà de la foule, pelotant ma douce sous l'insidieux prétexte de
l'essuyer vigoureusement. Sap et le bûcheron m'aidèrent à remettre pied sur la terre
ferme. Je reluquai la hache qui me lançait des clins d'oeils aguicheurs, mais je
connaissais El'ildur. Je dressai simplement l'oreille, aux aguets. Quand le mot magique
survint, je souriais déjà. J'attendais un "Clac !", j'entendis un "Bing
!". Héhé ! Elle non plus, faut pas la faire chier. Histoire de parfaire la
caricature du tombeur sans cervelle, je me postai devant son oeil valide et dis :
- Je vous remercie de vous être occupé de mon amie. Non vraiment. Je n'aurais moi-même
jamais été aussi efficace. Si si. Et de plus, vous avez pris de grands risques pour
l'amener jusqu'ici. Elle a bien tenté de vous prévenir apparemment. Mais il était sans
doute trop tard. Saviez-vous qu'El'ildur est atteinte d'une maladie très grave, le
Génépi Kislesboirus. C'est une maladie qui court dans les montagnes qui l'ont vu
naître. Moi je m'en fous, je l'ai déjà attrapé étant petit et je tombe en rechute
dès que je retourne sur les hauteurs de son pays natal. Mais pour vous, qui êtes plus
agés et pour qui ce doit être la première infection, il y a de fortes chances pour que
ça se passe mal.
Il blêmissait, Je rosissais. Il tremblotait, je tremblotais aussi, mais de froid. Il
allait supplier, je le rassurai méchamment :
- Mais ne vous en faites pas. Si le diagnostic est fait suffisamment tôt, un traitement
efficace peut-être entreprit. Le diagnostic étant fait, entreprenez donc le traitement
suivant, qui s'est révélé efficace dans 100% des cas. Ecoutez : Vous vous munissez
d'une bonne bouteille d'au moins un litre et demi d'huile de ricin. Vous vous positionnez
sur un trône, et vous buvez : Trois gorgées toutes les heures, jusqu'à ce qu'un petit
animal vert fluo tombe dans le trou. C'est un grizzli. Dès qu'il est tombé, vous êtes
guéris. Si après 24 heures, il n'est toujours pas tombé, c'est que vous n'étiez pas
malade.
Le pouvoir de l'huile de ricin est légendaire, mais je n'en ai jamais fait l'expérience
moi-même. J'espérais pourtant que la dose que je lui avais prescrite remplirait son
office. Sap ajouta à l'intention du mou du bulbe :
- Allez au labo de ma part, et demandez ce qu'il vous faut à l'archimage.
L'intéressé parti en trottinant vers de nouvelles aventures.
Vous allez me dire que ce que je venais de faire n'était pas bien du tout. S'en
prendre ainsi à plus idiot que soi, pour une simple histoire de femme qui plus est,
était indigne d'un gentilhomme de ma trempe. A quoi je vous répondrai que dans cet
univers onirique, je maîtrisais mal certaines pulsions hypothalamiques. Car en ces lieus,
l'esprit se déchaîne, se défoule, s'envole vers des excès primaires et, ma fois,
salvateurs. Et puis : Vous n'avez pas connu la fougueuse El'ildur, que le rêve le plus
hard ne peut intensifier. La perfection faite femme à mes yeux amoureux.
Je me tournai pour l'admirer, resplendissante dans sa grande serviette de bain. Elle
était assise sur un confortable divan devant une grande cheminée de pierre où
sévissait un feu d'enfer :
Sa blonde chevelure rayonnait alentour,
et surlignait l'azur de ses yeux malicieux.
La chaleur de son teint au fumet délicieux,
son petit nez mutin, m'invitaient à l'amour.
Ses lèvres sanguinaires emplissent mon espace,
et dessinent une brèche à l'oraison fatale
dont l'ardeur de flammèches envoûtantes m'enlace.
Le rythme s'accélère. Le pouls, le temps s'emballe !
Eruption, Cataclysme ! Fracassant paroxysme !
Les émotions s'irisent. Puis s'érodent. Je m'enlise.
Sur le sein de ma douce, mes appétits s'émoussent.
Et bercé par la houle, tout doucement, je coule.
- C'est un joli rêve, ironisa une voix derrière moi.
L'aiguillon était revenu. Je n'aimais pas qu'il pille ainsi mes fantasmes. Il reprit :
- Hé bien. Qu'est-ce que tu attends ? Vas-y.
- Pour que tu te glisses en moi comme un voleur et profites du spectacle sensoriel ?
Jamais.
- Oh tu sais, c'est pour toi. Parce que moi je m'en fous un peu. Je trouve simplement un
peu idiot de ta part de gâcher cette occasion. Tu ne seras pas toujours un
"Héros" à ses yeux.
- Si tu la connaissais, tu saurais qu'elle n'aurait eu aucun mal à se sortir elle-même
du pétrin. Rien de ce que je pourrais faire n'est hors de sa portée. Ce serait même
plutôt le contraire.
- Tu l'idéalises sans doute. Normal : Tu es dans ton rôle.
- Et toi ? Quel rôle joues-tu ?
- Je suis ta conscience. Tu l'as dit toi-même très justement tout à l'heure, quand tu
traînais avec Saponaire. Je n'ai d'autre but que ton bonheur, ta survie, et
accessoirement celle de ton espèce.
- J'ai quelques doutes à ce sujet, mais ne veux point en discuter maintenant. Casses-toi
je te prie.
- A vos ordre, Maître.
Il s'évanouit dans un petit rire sarcastique.
Lorsque je posai à nouveau les yeux sur El', elle me fit signe d'approcher.
Je m'assis à sa droite. Sans un mot, un petit sourire aux lèvres, elle fouilla dans sa
chemise mouillée qui gisait en tas à ses pieds. Elle en sorti une masse de bonbons,
agglomérés par ses ablutions. Elle entreprit de les séparer. Elle réussit à extirper
du bloc collant une sorte de pièce. Voyant qu'elle ne pourrait la nettoyer, elle la
glissa dans sa bouche. Je la regardai sucer le morceau métallique, m'imaginant l'aller
chercher entre ses lèvres. Quand elle le jugea suffisamment propre, elle le prit du bout
des doigts, le suça pour le sécher, puis me pris la main. Elle y déposa l'objet, puis
la referma. Je sentais l'Aiguillon derrière mes sens et décidai de résister à la
tentation animale. Après quelques instants perdus dans ses yeux pers, je me levai,
m'inclinai pour la saluer, me tournai et parti dans un autre coin de la grande salle.
Là, j'ouvris ma main et observai l'objet. Le côté face était à l'effigie de
Ploutôn sur son trône, Cerbère à ses pieds. Côté pile était gravé en lettres
Hellénisées : "L'enfer, c'est soi-même." A peine avais-je lu ces quelques
mots qu'un cri de douleur s'échappa de mes lèvres. Pourtant je n'avais ressenti aucune
souffrance. C'est alors que je vis un ectoplasme laiteux se séparer de moi. La voix de
l'Aiguillon s'en échappa :
- Regarde ce que tu as fait !
- Hé bien quoi ? Tu as ton propre corps maintenant. Tu devrais être heureux.
- Ce n'est pas un corps. Tout juste un vague morceau de brouillard avec lequel je ne peux
plus que voir et entendre. Hors je veux pouvoir sentir, goûter, toucher !
- Qu'y puis-je. Si tu étais resté à ta place, tu aurais pu continuer à explorer les
sens supérieurs. Mais non : il a fallu que tu fasses le malin. Que tu te montres.
- Ce que tu dis est injuste : C'est moi qui t'ai amené ici, par la seule force de ma
volonté.
- Hmmm. Sans doute as-tu raison. Je te dois d'être ici en bonne compagnie. Mais je te
dois aussi de ne pouvoir en jouir pleinement !
- Mais je suis toi, putain ! Qu'est-ce que ça peut bien te foutre à la fin. Quelle idée
à la con. Vouloir vivre à son propre insu. C'est du n'importe quoi.
- A partir de maintenant, tu es toi. Incomplet peut-être, mais il n'est pas sur que ca
dure. Attends et vois.
- Mais je ne veux pas !
- Mais que veux tu que j'y fasse !
- Jette la pièce.
- Tu rêves mon vieux.
- Si tu ne le fais pas pour moi, fais-le au moins pour toi-même. Tu viens de perdre une
partie de ton être, ne l'oublies pas.
Je ne l'oubliais pas. A priori je ne ressentais aucun changement, mais il existait un
risque. Je décidai de n'en prendre aucun :
- Ecoute. J'ai quelque chose à te proposer.
- J'écoute ?
- Tu m'aides à en finir avec le plombier, et je te laisse revenir...
- J'accepte !
- ... à l'unique condition que tu t'éloignes de temps en temps : Quand je te le
demanderai.
- Bah. De toute façon tu n'as pas l'intention de te débarrasser de la pièce. Je n'ai
pas le choix. C'est d'accord.
- Bien. Commençons. Si tu devais te débarrasser d'un dieu, comment ferais-tu ?
- Je lui tournerais le dos, ou je mettrais ma tête dans le sable. Je ne vois pas d'autre
moyen de le faire disparaître. Les humains ont l'habitude de croire que ce qu'ils ne
voient pas a cessé d'exister. Ils votent même des lois pour cacher ce qui les dérange.
- Oui. Mais ce n'est pas ce qui nous préoccupe actuellement.
- Tu as raison. Cachons cela aussi. Au point où vous en êtes... Bien. Revenons à notre
agneau. Pour chasser un dieu, il faut, au minimum, un autre dieu non ?
- Ouais. Pourquoi pas après tout. Et ça s'invoque ça ?
- Un dieu ? Possible. Mais après, pour s'en débarrasser, Bonjour.
- Hummm. Et si c'est un dieu bon ?
- Les bons dieux ont la sale habitude d'être à cheval sur l'étiquette. Enfin. Tu fais
ce que tu veux. Si tu tiens à changer ces lieux passionnants en paradis à mourir
d'ennui, c'est toi que ça regarde. Non. A mon avis, il vaut mieux rester du côté des
dieux humains. Ils sont peut-être un peu imprévisibles et tordus, mais ils n'en sont que
plus sympathiques.
- Il faudrait un dieu vachement costaud pour venir à bout de celui-ci.
- A moins qu'il ne s'agisse d'une déesse... Une jolie p'tite déesse bien foutue après
laquelle il pourrait courir, loin d'ici.
- Sacré nom d'un chien. Tu sais que t'as de bonnes idées toi, quand tu t'y mets ?
- C'est pour que tu vois bien à quel point je te suis indispensable.
- Ouais. Bon. Qu'est-ce que tu penses d'Aphrodite ? Elle est pas mal, non ?
- Aphrodite ? Non. Tout le monde lui est passé dessus. Et lui aussi sans doute.
- M'enfin ! N'exagère pas : C'est quand même sa fille.
- Ce n'est pas ça qui le gênerait. Mais de toute façon le problème ne se pose pas car
elle n'est pas sa fille. Bref. Le fait est qu'elle ne peut convenir.
- Une vierge lui ferait peut-être plus d'effet ?
- C'est pas con. Voyons voir. Nous avons Hestia, Artemis et Pallas. La première est du
genre à rester tranquilos au coin du feu...
- Ne cherche pas plus loin. C'est Athena que je préfère. C'est parfait : Elle a été
plutôt cool avec Ulysse. Et en même temps c'est une guerrière : Ca devrait émoustiller
notre bonhomme.
- Et pourquoi pas Artemis ? Elle sait jouer de son arc...
- Oui... Mais je préfère Athena.
- ... et elle...
- Je préfère Athena.
- Bon ça va. J'ai compris ! Je ne vois pas ce que tu lui trouves. Une guerrière vierge.
On a pas idée. Enfin si ça marche avec toi...
- OK. Passons aux choses sérieuses. Il va falloir l'invoquer maintenant.
- T'as qu'à passer une petite annonce. Hahaha.
- Arrête de déconner. C'est sérieux là.
Nous en étions là de nos considérations, quand une petite main me frappa sur
l'épaule. Je me retournai :
- Oui ?
- Salut. Je viens pour l'annonce.
Je n'en croyait pas mes oreilles, et mes yeux me montraient quelque chose de tout aussi
destroy : Une centaine de jeunes filles toutes plus jolies les unes que les autres
attendaient à la queue leu leu que j'examine leurs aptitudes pour cet emploi. L'Aiguillon
riait de bon coeur :
- Haha. Tu voulais Athena. Te voilà comblé.
- Sur. Bien mademoiselle. Comment vous appelez-vous ?
- Ben Athena pardi !
- Ah oui. Que j'suis con. A par ça, vous avez pris connaissance de votre mission ?
- Non. Quelle est-elle ?
- Il s'agirait de séduire Poseidon pour l'emmener jouer ailleurs.
- Hein ? Mais ça va pas non ! Tu me prends pour une putain. Va chier, hé connard !
Elle partit en grommelant des "c'est un comble" et autres
"l'enfoiré". Ca commençait mal. Mais la suivante avait l'air moins sauvage.
- Bonjour mademoiselle.
- Salut mec. C'est quand tu veux où tu veux (cinq sacs).
- Mais il me faut une vierge.
- Vous entendez ça les copines ? Le Môsieur veux se taper une vierge.
- Hé. Mais ce n'est pas pour moi !
- C'est pour un sacrifice ? Venez les filles. Ca craint trop par ici.
Et cinq de moins. Je n'eus guère plus de chance avec les suivantes. J'en trouvai une
acceptable, mais comme un con la laissai filer, dans l'espoir de trouver mieux. Un
"tiens" vaut mieux que ... Va coucher Lafontaine. La colonne de filles ne
semblait pas diminuer. J'en avais plein les yeux, mais ca ne faisait guère avancer le
Schmilblick. Finalement, j'en trouvai une juste un peu moins bien que celle qui m'avait
plu peu avant. J'allais lui annoncé qu'elle était engagée lorsque quelque chose se
produisit : Elle partait. Je n'arrivais pas à la retenir. Déjà la suivante se trouvait
devant moi et attirait toute mon attention. Je paniquais :
- Elle m'échappe. Merde ! Elle m'échappe. Merde !!!
- Laisse couler, me fis L'Aiguillon.
- Où est l'autre ? Celle qui convenait presque. Ahhhh, Impossible de la rappeler !
- Laisse filer... Calme-toi... Un p'tit trou dans la caboche... Laisse filer ta substance.
- Hein ?
- Fais ce que je te dis.
- OK. J'me calme.
- Ah ! Voilà qui est mieux. Maintenant recommence calmement, sans chercher à contrôler.
Je vais énumérer les qualités idéales de ta déesse humaine. S'il y a bien un lieu où
l'on peut créer l'idéal, c'est bien ici. Mais avant tout, débarrasse-toi de cette file
indienne de statues grecques ineptes. Tournes-leur le dos. Inutile d'essayer de les
massacrer, c'est un anneau producteur/consommateur dont tu ne pourras venir à bout.
- Les massacrer ? C'est bien mal me connaître. Quant à leur tourner le dos, ça je peux
le faire. Et maintenant ?
- C'est tout. Regarde sur la gauche...
- Il n'y a rien à gauche.
- Tu es sûr ? Regarde bien. Ne vois-tu point ce nuage gris vert au loin ?
Je scrutai le ciel dans la direction indiquée mais ne vis rien. Je ne voyais
d'ailleurs pas comment j'aurais pu voir un nuage à l'intérieur d'un château fort. Enfin
bon. Puisqu'il semblait devoir y avoir quelque chose, je persévérai dans ma scrutation.
Je persévérais toujours quand un cri horrible me glaça les os. N'eus-je été dans cet
Eden onirique que j'eus pu en succomber d'un arrêt cardiaque :
- WHULULULUOOUUUUAAAAAHHHH !!!
Quand je me retournai, l'Aiguillon était plié de rire. Le bouffon s'amusait à mes
dépends.
- Hé ! Qu'est-ce que tu fous, tu m'as fait peur !
- Bien sûr... Regarde devant toi mainten...
- Hmmm. Ne recommences pas, hein ?
- Non non. Allez ! Regarde le vide si tu peux pendant que je te fatigue. Incantation
soporifique : A la une, à la deux...
Super canon, doux comme un mouton. Silhouette affable, aimable à loisir.
Sourire de féconde. Soupir de plaisir.
Envolée la chouette. En lambeaux l'hégire.
Ensemble, colombes, hirondelles et papillons
ensablent colère, ire et palpitations,
ensemencent l'air d'irrésistibles ascen-sations,
et...
Voilààààà.
Quand il eut terminé, j'avais en mon esprit l'idéal de Déesse avec un unique D
majuscule. Je me perdais dans sa paire d'yeux. Les mélinanthèmes de sa robe légère
dérobaient sa silhouette et m'enchaînaient à son visage enchanteur. Immobile dans son
éclat pastel, le tourbillon de son attrait m'aspira en son sein. Retour à la case
départ. J'étais en elle. Complètement. Amniotiquement. Et j'étais Elle.
Je m'étirai et ressentis la caresse du vent dans mes cheveux clairs et sur mes bras
nus. Une sourde chaleur irradiait en moi. Chacun de mes gestes glissait sur l'univers qui
m'intégrait entièrement. Je jouissais de la plénitude de la mère, de l'insouciance du
non né, et de la complétude androgyne. Le plaisir naissait du mouvement, le désir
mourait du plaisir. J'étais porté par une euphorie perpétuellement renouvelée. Un
battement de cils me transportait d'allégresse. Des aiguilles de feux me transperçaient
de toute part, laissant sur leur chemin des bulles de saveurs sucrées comme autant de
spasmes orgastiques. Je concevais maintenant l'ultime réciprocité. Ma disparition
corporelle réduisait à l'essence spirituelle la frontière qui me séparait des êtres.
Tout se passa comme en un rêve. A un instant Poseidon n'était pas là, l'instant
suivant il me jurait fidélité et je l'envoyais promener au loin, et l'instant d'après
encore il avait disparu de ce monde. Je crois que rien ni personne n'aurait pu me
résister à cet instant. Le bonheur me submergeait. Comment un être aussi parfaitement
heureux pouvait-il en vouloir à qui que ce soit. Sa mansuétude ne pouvait qu'être
immense.
La douceur de sa voix me tira de ma contemplation pansensorielle :
- Il te faut partir, si tu veux rester. Et je ne puis te garder en moi alors qu'un être
cher t'attend. J'ai été heureuse de partager avec toi. Mais ce que je t'ai donné ne
peux être conservé. Il te faudra le partager à ton tour si tu veux en jouir. Va
maintenant, et ne pleure pas ta perte car l'être à qui tu donneras te rendra au
centuple. Adieu Guldur.
J'étais seul au milieu du blanc. Partout la lumière éclatante me lacérait l'esprit.
Mes yeux fermés n'empêchaient pas les douloureux photons de s'infiltrer, tel des vers
écoeurants profanant ma carcasse. Jamais je n'avais connu désespoir si grand, si
écrasant. Ce sentiment de perte absolu, cette lumière à laquelle on ne peut échapper,
qu'aucun sommeil ne peut estomper. Je voulais le noir. Je voulais l'oubli ! L'étreinte
des dieux était bien trop violente pour de simples mortels. Je rampais, malade, junkie
d'un jour. Sans doute le dernier. Je me recroquevillai en position foetale pour pleurer.
Je ne sais combien de temps brûla cette infernale lumière. Au début, je cru que mes
yeux étaient morts. Puis un point noir apparu au centre de mon champ visuel. Il
s'élargissait. Ou plutôt quelque chose apparaissait autour de cette petite tache ronde
de quelques secondes d'arc. Un iris. Un oeil. Un sourire. Puis un visage. Je voulu parler
: Un doigt fin sur ma bouche. Je voulu me lever : Une main sur mon front. Ma tête
reposait sur ses cuisses, mon corps sur le divan, devant la cheminée dont le feu me
semblait si froid à présent. Tout était si terne, si vide, si éteint. Si lent. Si las.
Mais El me berçait de sa respiration, me réchauffait, me rafraîchissait. Je ne voyais
qu'elle, envoûtante. Elle me parlait mais je ne comprenais pas. Sa douce voix gravait en
mon esprit une empreinte irréversible. Je m'abandonnai à sa chaleur.
Quand le moment fut venu, je me levai. Je parvins à faire quelques pas puis tombai à
genoux. Elle se plaça à un pas devant moi, m'encourageant de sa voix si pleine, si
entière. Nulle autre voix ne pouvait emplir ainsi mon espace. J'avançai dans cette
position, le coeur battant à tout rompre sous l'effort. Quand je fus suffisamment proche,
j'enserrai ses genoux entre mes bras et levai la tête vers ses yeux brillants. Elle
rayonnait de bonheur, de sérénité. Elle me tendit les mains, m'aida à me relever. Mon
visage s'éleva à hauteur du sien. Je fus tenté de l'embrasser, mais déjà la tête me
tournait alors que se formait le vortex. Mon corps se tordit en convulsions et je lâchai
la pièce qui roula au loin sur le sol. Mais le tintement ne parvint pas à me distraire :
J'étais prisonnier de ce regard de flammes (20000 K). Une émotion, semblable à ce que
pourrait être la sensation opposée à la nausée, m'envahit brusquement. J'explosai
littéralement. Les débris de mon esprit jaillirent à travers l'espace à la vitesse de
la lumière, puis ralentirent, s'arrêtèrent, et le phénomène s'inversa jusqu'au big
crunch où nos esprits se mêlèrent dans une explosion de couleurs insensées. La chaleur
de ce corps, sa perfection, anéantirent les derniers vestiges de mes barrières mentales.
Je lâchai tout, répandant mon moi le plus profond dans notre nous commun, alors qu'elle
m'acueillait dans les méandres de son intimité. Après quoi l'ultime partage s'amorça.
Il dura, perdura. Rien ne semblait pouvoir l'interrompre. La fatigue le fit pourtant. Mais
le bien-être demeura.
Je me souvins alors de l'homme qui, dans les tréfonds du palais de Saponaire, m'avait
si poliment interrogé sur mes origines. Je pouvais lui répondre à présent : J'étais
né ici, et maintenant.
J'allais enfin m'assoupir quand on cria derrière nous :
- G-dur !
Je me retournai et restai muet de stupéfaction : J'étais face à moi, en chair et en os.
Un type qui me ressemblait comme deux gouttes d'eau agitait un vieux réveil mécanique.
Mon réveil mécanique ! Je regardai l'heure machinalement : Elle tournait. Et tournait
également la grande aiguille, qui approchait dangereusement de la minute fatale. Quand il
parla - ou plutôt quand il vomit ses paroles -, je savais déjà de qui il s'agissait.
- L'ultime fantasme, hein ? Glapit l'Aiguillon mortel. T'es content ! T'es rentré dans
tes moeurs ! Et bien si tu veux t'auto-baiser une dernière fois, c'est maintenant ! Il te
reste 4 minutes. Et dire que tu m'avais promis de me reprendre. Il a fallut que tu
rencontres cette conne ! Mais c'est bien fini maintenant. Tu vas me revenir. Haha ! 3
minutes et demi...
El' avait envie de le claquer. Moi de l'éviscérer, comme ça, pour le simple plaisir
humain de voir jaillir le sang et de me rouler dedans. Bien qu'elle n'envisageât pas sans
enthousiasme cette façon de procéder, nous optâmes finalement pour une brutalité plus
réfléchie. J'attrapai l'engin de mort que l'imbécile brandissait vers moi comme un
crucifix exorciste et me contentai de l'éclater d'un coup de boule expert :
- Yaouhhhh ! Bordel ! Faut pas m'faire chier ! Surtout quand j'viens de ...
J'hallucinai un rien après cette démonstration dévastatrice de la symbiose
Gul-El'ildurienne et me laissai entraîner à nouveau dans une explosion sulfureuse de
convulsions staccatiques.
Après avoir longuement goûté la réciprocité, je remis mon hypothalamus à sa place
et me penchai sur l'heure. Trois battement de cils plus tard, le réveil sonna.
Dès l'ouverture de la cacophonie, la substance de mon image se mit à osciller, de net à
flou, de flou à net, à refluer avec les vagues de sommeil, refoulée par le réel et par
le rêve, révélée par intermittence aux deux aspects du vivant conscient. Cela dura
quelques secondes, puis tout fut fini.
Je regardai la portion d'espace où s'était agité l'Aiguillon
chevauchant mon corps mortel, puis contemplai de l'intérieur les formes engageantes de
notre corps immoral. Je remerciai les Parques de m'avoir contraint à faire le bon choix.
C'est alors qu'un magnifique papillon passa devant nos yeux et se posa sur notre bras. Ses
ailes nous lancèrent le clin d'oeil de la Déesse, puis il prit son envol et s'évanouit
par une fenêtre ouverte, nous laissant à notre bonheur infini.
***
- Je suis déjà venu ici.
Quelques minutes seulement s'étaient écoulées depuis qu'il s'était assoupi, et
déjà le voile se déchirait, révélant un nouvel univers. Autour de lui, une forêt de
conifères sombre et Tolkienne frémissait sous la domination insouciante du battement
d'ailes d'un lépidoptère. L'aiguillon rêvait. Depuis son retour dans la réalité
tranquille de son alter ego, il avait perdu la raideur insensible du pur esprit, happé
par les exigences mécaniques de la machine humaine. Il n'avait plus d'Aiguillon que le
nom, s'enlisant mollement dans la gestion complexe de ses impulsions hormonales. Une voix
s'éveilla en son sein :
- Oui. Je m'en souviens, moi aussi...
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